Le Festival International d’art public «MURAL», Montreal

traduit par: Thomas Gagné, Emily Daura

par: Sarah Skaggs / traduit par: Emily Daura, Thomas Gagné
original, English-language version available HERE

Au moment où j’écris ces lignes, le Festival International d’Art Public «Mural», mieux connu comme étant le festival des murales de Montréal, en est à ses dernières phases de préparation. Le festival se déroule sur une période de onze jours au début du mois de juin, chaque année. Des artistes spécialisés en murales et graffitis de partout à travers le monde sont invités à concevoir et réaliser des œuvres originales et adaptées aux sites spécifiques choisis tout le long du boulevard St-Laurent au centre-ville de Montréal.

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A un certain moment dans ma vie, j’ai moi-même travaillé au sein de l’équipe de production d’un festival artistique d’une durée de deux jours se déroulant sur une petite plazza municipale. Ce dernier était, sous plusieurs aspects, un petit festival bien ordinaire; des peintres, des sculpteurs sur céramique, et autres trucs du genre qui vendaient les fruits de leur travail aux gens du coin et aux visiteurs de passage pour le week-end. Mais ce festival et les artistes qui y participait me tenaient à cœur et à chaque année ces deux journées étaient longues, exigeantes au plan physique et si stressantes que cette expérience a presque ruiné mon désir de travailler dans le domaine des arts. Je pensais à ce petit festival quand je me suis entretenu avec Pierre-Alain Benoît, directeur général du festival des murales de Montréal. Nous nous sommes d’abord parlé en février dernier alors qu’il faisait très froid ici à Chicago et qu’il y avait déjà de la neige au sol à Montréal. Je pense à son énergie positive et à son enthousiasme pour le projet avec espoir que ces deux forces le garde en vie en cette période qui comporte certainement son lot de nuits blanches.

M. Benoît et moi entamons notre conversation principalement sur les détails de la programmation du festival. Nous discutons aussi de ses origines, notamment du fait qu’il ait d’abord été jumelé avec un plus grand événement public en lien avec la fermeture annuelle saisonnière de la rue.

Je comprends de notre conversation que Montréal a une tradition de festivals d’été dans les rues de son centre ville similaire à celle de Chicago. Dès que la saison se réchauffe suffisamment, les gens se rassemblent dans la rue pour profiter journées chaudes et ensoleillées. Le coin de Montréal où se déroule le festival, le long du boulevard St-Laurent, voit le festival «Mural» comme un seul aspect de ses aspirations de développement économique plus larges.

L’implication de M. Benoît avec le festival remonte à l’époque où il œuvrait au sein de l’association des marchands du boulevard St-Laurent. Il a agit en tant que facilitateur, au nom de l’association, en relation avec le fondateur du festival qui a connu des débuts beaucoup plus modestes, commissionnant seulement quelques œuvres lors de sa première année. Avec la popularité et la visibilité du premier festival «Mural», l’association des marchands a aidé le festival à grandir au niveau de son échelle et de sa portée. M. Benoît a d’abord offert son aide au niveau de la recherche et rédaction de demandes de subventions et autres tâches administratives, puis cette année il a rejoint l’équipe du personnel à temps plein du festival en tant que directeur général.

L’entrée au festival de murales de Montréal est gratuite pour le public, c’est la règle pour faire fermer une rue et aussi au niveau des attentes culturelles pour un événement se déroulant dans la sphère publique à Montréal. M. Benoît a été très ouvert avec moi au sujet du budget du festival. Peut-être parce que nous sommes tous les deux des administrateurs dans le domaine artistique parlant de poutine interne, mais cela semblait aussi aller de soi en raison de son sentiment de confiance, de fierté même, au sujet des sources variées de financement publiques et privées du festival. Le festival dépend chaque année du support financier fondamental de l’association des marchands, dont les fonds proviennent de frais payés par les membres et d’autres sources publiques comme les recettes des parcomètres. Un petit montant provient du conseil des arts local. Des revenus additionnels sont générés par les ventes de bière, de nourriture et de marchandises. Mais il semble bien que la viabilité financière du festival dépende de la relation en symbiose du festival avec des commanditaires intéressés par la visibilité que leur donne l’événement.

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Le design du site Web du festival «Mural» est l’un des plus beaux que j’ai vu pour un événement artistique de ce genre, et la vidéo sur la page d’accueil fait davantage penser à une promotion de Lollapalooza. On y voit des gens jeunes et chics danser, des vues aériennes d’artistes sur des monte-charges en train de peinturer des murs aux couleurs chatoyantes. Les rues sont pleines de monde et le soleil brille. (Qui ne voudrait pas participer à cet événement? Je me surprends à réfléchir au coût d’un vol de dernière minute pour Montréal.) D’une importance presque égale pour M. Benoît il y a aussi le nombre de compagnies et organisations qui offrent de l’aide au festival en échange d’une chance d’être associé à son énergie. Le site Web offre une liste déroulante qui semble sans fin des commanditaires et partenaires du festival incluant le Tourisme Montréal, Barefoot Wine & Bubbly, le Journal de Montréal, et plusieurs autres.

M. Benoît ne m’en parle pas directement en tant que tel, mais sous-entendu dans tout cela, il y a aussi un immense sentiment de fierté locale qui anime ce festival. Il me dit par exemple que le festival espère devenir « LA » destination nord-américaine pour toutes choses « Art urbain ». En 2016, la vaste majorité des artistes provenaient de la France et du Canada. Quand je lui demande pourquoi un festival de cette envergure a-t-il pignons sur rue à Montréal, il me dit que c’est un mélange de facteurs qui on fait de Montréal un endroit où sont réunies « les bonnes conditions pour créer ». Au sommet de la liste, il y a le fait que « Montréal est reconnue comme ville très créative où les arts sont mis en valeur ». Il ajoute que l’idée de démarrer un nouveau projet ambitieux à Montréal est accueillie avec une énergie positive. « C’est facile de dire au gens “hey on a une idée de projet” et déjà sentir les gens enthousiastes à l’idée ». Un quartier avec suffisamment de murs blancs et un désir de construire une destination spéciale sont aussi des conditions nécessaires.

M. Benoît me mentionne que la mission du festival est de démocratiser l’art urbain. Je lui demande de m’aider à comprendre en quoi cela n’est pas déjà le cas. Les artistes-graffiteurs, m’explique-t-il, ont historiquement toujours dû travailler sous le couvert de la nuit. Le processus créatif a toujours été plutôt privé, de par le fait que l’activité est illégale. Les œuvres devenant publiques seulement après leur réalisation. Au petit matin, les gens peuvent les voir. Parce que le festival est intégré à la fermeture de la rue, cela permet aux artistes d’être vus par de nombreuses personnes.

Il aurait pu être très facile pour moi à ce point-ci de mettre mes lunettes académiques en regardant cette conversation et opiner que peut-être que le festival n’avait pas une compréhension ancrée dans l’histoire du mouvement hip hop et du rôle que joue le graffiti dans ce dernier. Ou encore que la seule façon de rendre cet art accessible au public est de le faire commanditer ou instrumentaliser par des intérêts corporatifs privés. Ou encore que de rendre visible le processus créatif de cet art, n’est qu’un seul aspect de démocratisation de toute forme d’art. Mais peut-être que là n’est pas l’objectif recherché ici. D’ailleurs M. Benoît est poli et gentil avec moi, je n’ai pas envie de jouer ce rôle auprès de lui. De plus, il est clair que l’angle d’approche du festival est ancré dans le phénomène global et dans le développement récent de cette forme d’art.

Cette mission visant à rendre le processus créatif des artistes visible en temps réel semble s’aligner avec la tendance grandissante au sein de la programmation artistique. Je demande à M. Benoît si le processus artistique fait partie de la mission du festival et comment ils supportent les artistes dont ils dépendent? Tout d’abord, “on les paie,” me dit-il. Toute personne qui a travaillé comme artiste, où que ce soit, saura reconnaître que le fait qu’il commence par accorder de l’importance cette valeur à leur art est un point de départ considérable. La suite de sa réponse me donne un apercu du respect qu’il a pour les artistes commandités par le festival et de son intérêt à construire une structure qui supporte cette forme d’art.

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« C’est plus une intuition qu’un choix rationnel, et c’est important pour moi, pour nous, ici, de toujours penser d’une façon où on se préoccupe de l’artiste et de sa forme d’art en tant que tel. » En tant qu’organisation, ils croient que de présenter cette forme d’art à un auditoire le plus vaste possible permet une plus grande compréhension des personnes derrières les œuvres. De surcroît, cela crée un espace où l’on peut trouver davantage de respect pour les artistes, leurs œuvres et la culture marginale à laquelle l’auditoire ne s’identifierait peut-être pas à première vue. Cela peut s’avérer être assez complexe, tout particulièrement lorsque la toile de fond des artistes sont des édifices publiques de trois étages! On a parlé longtemps de la danse diplomatique que doive apprendre les employés d’organisations comme la sienne pour soutenir les buts et le contenu souhaité par les artistes face aux attentes, souvent très différentes des considérations et responsabilités des décideurs locaux. C’est le genre de discussion de poutine interne sur le sujet que je connais bien où je fini évidemment par être gênée d’avoir un peu trop ventilé. Mais M. Benoît est gracieux et rit en me rappelant que cela demeure la partie la plus importante de leur travail. Je me sens un peu envieuse de la grâce dont il fait preuve.

Ma dernière question, je le crois bien, saura le piquer au vif. Je lui demande comment il se sent par rapport au fait que lors d’événements artistiques comme le sien, la dimension sociale est désormais au premier plan de l’expérience des participants. Je lui demande : « Est-ce que cela aide ou nuit aux artistes ou aux arts en général? ». Cela est au premier plan de ses pensées à chaque année me dit-il.

« C’est un réel enjeu à considérer mais je ne le voit pas comme un problème. Cela te rappelle toujours la vraie raison pour laquelle tu fais tout ça. Oui, le cœur de ce que nous faisons ce sont les murales, mais le but est de promouvoir l’ouverture à différent aspects de l’art urbain et de la culture de rue. Et j’ai donc toujours cru que nous faisions beaucoup plus que de produire des murales ». Il me parle de ses ambitions de croissance pour le festival, mais qu’il compte toujours garder les arts et les artistes au cœur du projet. Il continue, « Il y a une question financière autour de tout cela ». L’événement est gratuit pendant 11 jours et pour financer cela, “avec l’exception de quelques rares subventions publiques qui ne représentent pas beaucoup d’argent, nous devons trouver des commanditaires pour tenir un événement public ». Il continue en affirmant qu’il y aurait un immense intérêt pour faire commanditer les artistes ou les œuvres directement, mais qu’ils ne considèrent pas cette option car ils ne voudraient par que les commanditaires s’octroient ainsi un droit de regard sur le contenu créatif des artistes. « Nous ne voulons pas devenir une patente de murales commerciales. Nous devons trouver des activités qui peuvent être commanditées sans interférer avec la valeur artistiques des murales en tant que tel, et nous de voulons pas que les artistes commence à croire que le festival porte sur quelque chose d’autre. Ce n’est pas toujours facile. ».

Ce que j’ai préféré dans ma discussion avec Mr Benoît c’est qu’il s’abstient de faire des commentaires réducteurs ou stéréotypés sur les artistes, les gens d’affaires ou les décideurs locaux avec qui il doit transiger pour produire le festival. Il me semble qu’il preuve d’empathie et de respect pour les pressions particulières auxquelles chacun fait face dans sa propre réalité. Son rôle, et ce à quoi j’aspire en tant qu’administratrice, est de construire des relations gagnant-gagnant qui soutiennent les objectifs de chacun. Il semble instinctivement conscient des contradictions et des tensions que le festival génère, mais aussi que le positif supplante grandement le négatif. Je lui fais entièrement confiance là-dessus.

  • traduit par: Thomas Gagné, Emily Daura

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